À quelques mois de son 90e anniversaire, Tenzin Gyatso, le quatorzième dalaï-lama, vient de lever le voile sur l'avenir de sa succession dans son dernier ouvrage "Une Voix pour ceux qui n'en ont pas" (Harper Collins). "Puisque le but de la réincarnation est de poursuivre le travail du prédécesseur, le nouveau dalaï-lama sera né dans le monde libre", affirme le leader spirituel tibétain, tranchant ainsi une question qui préoccupe depuis des années la communauté tibétaine en exil.
Cette déclaration marque un tournant décisif, comme le souligne Katia Buffetrille, tibétologue à l'École pratique des hautes études : "L'anniversaire approche et il annonce là, par écrit, quelque chose de clair et précis." Une assemblée des grands lamas devrait être convoquée en juillet prochain pour officialiser cette décision historique, suivie d'un décret formel confiant à un comité religieux, dirigé par le secrétaire du quatorzième dalaï-lama, la responsabilité d'identifier son successeur selon les rites traditionnels.
L'enjeu de cette succession dépasse largement le cadre spirituel. Les autorités chinoises ont déjà manifesté leur intention de désigner leur propre dalaï-lama, créant une situation inédite que Katia Buffetrille résume ainsi : "Il y a donc désormais toutes les chances qu'il y ait par la suite deux dalaï-lama." Cette perspective n'est pas sans rappeler le précédent tragique du panchen lama : en 1995, un enfant de 6 ans, identifié comme sa réincarnation, fut enlevé par les autorités chinoises et n'a jamais reparu, remplacé par un candidat choisi par Pékin.
Dans son ouvrage, que les experts considèrent comme le plus politique de sa bibliographie, le dalaï-lama revient sur ses tentatives de dialogue avec les dirigeants chinois, depuis l'époque de Mao jusqu'à Xi Jinping. Selon Robert Barnett, professeur à l'École d'études orientales et africaines de l'université de Londres, "Peut-être y a-t-il une forme de sentiment d'inquiétude côté chinois quant au peu de temps qui reste. Ils savent qu'ils ont un problème de légitimité."
Le défi de la transmission de l'autorité spirituelle se pose avec acuité. Malgré l'interdiction de ses photos au Tibet depuis les années 1990, le visage du quatorzième dalaï-lama reste connu de tous dans la région. Sa légitimité, ancrée dans son lieu de naissance dans l'actuelle province du Qinghai et son passé de dirigeant au palais du Potala à Lhassa, sera difficile à transmettre à un successeur né en exil.
Les récents événements illustrent la complexité de cette situation : en décembre 2024, le Népal a refusé la visite du panchen lama désigné par Pékin, invoquant la neutralité religieuse du pays, et ce malgré l'influence économique croissante de la Chine dans la région. Cette décision témoigne des tensions persistantes autour de la question de la légitimité religieuse au Tibet.
Penpa Tsering, chef politique des Tibétains en exil, a révélé en 2023 et 2024 l'existence d'échanges informels avec des émissaires chinois dans un pays tiers, bien qu'aucun progrès significatif n'en soit ressorti. Ces contacts, maintenus malgré la rhétorique hostile de Pékin envers le "loup en robe de moine", illustrent la complexité des relations entre la Chine et la communauté tibétaine en exil.
À l'approche de ses 90 ans, la décision du dalaï-lama d'organiser sa succession hors de Chine marque un nouveau chapitre dans l'histoire du Tibet, laissant présager des défis considérables pour la préservation de l'héritage spirituel et culturel tibétain.